Retrouvez votre royauté ou la Belle et la Bête

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 Pour réussir, il faut aussi savoir comment  on échoue. Cela donne un vrai choix et c’est primordial ! Il existe plusieurs versions du conte la Belle et la Bête. « Comment on rate sa chance » est  le thème de mon article précédent : dans la version lorraine du conte titrée « Le Loup Blanc » . Ce  sera ici « comment réussir sa chance » dans la  version plus connue  de Madame Leprince de Beaumont : une pure merveille  dont je vais  proposer une interprétation complémentaire à celle qui est habituellement donnée par Bettelheim.

J’adore ma vie d’héroïne de contes de fées et je suis moi-même immergée dans ce conte de la Belle et la Bête. C’est passionnant de devenir la reine d’un Royaume Magique et Amoureux, mais n’est-ce pas la même chose ?

En finir avec un  mythe décadent

On voit habituellement ce conte, d’une façon superficielle, et toujours dans l’optique de « fabriquer » des princes charmants pour ces dames. Je qualifie le mythe du prince charmant vu sous cet angle de mythe décadent. Homme objet. Tout ce qui est trop facile est décadent. Il faut pénétrer dans les contes, pénétrer au coeur de soi-même avec persévérance et courage pour recevoir les merveilles de la vie. Rentrer dans le Royaume Magique. Retrouver sa royauté c’est retrouver le pouvoir de changer les formes plutôt que d’en rester prisonnier(e).

Ne  voyons plus cette histoire comme la lente transformation de la Bête en un beau prince charmant mais comme le changement  réciproque de la Belle et de la Bête, l’une en princesse et l’autre en prince, chacun se reflétant dans le miroir de l’autre. Cette histoire nous dévoile les enjeux du regard d’autrui dans notre construction identitaire.

Le regard que je porte sur l’autre le façonne. Je peux lui donner sa liberté ou l’emprisonner. Regardez votre enfant comme un être doué et il le sera ; regardez  les personnes de l’autre sexe comme des salauds, des bonnes-à-rien et vous ne verrez plus que cela.

Et puis rappelez-vous  l’effet miroir : ce que vous voyez chez l’autre est une facette de vous-même, alors autant la polir cette facette, non ? Plus facile à dire qu’à faire ? pas forcément.  C’est en tout cas le propos de cette merveilleuse histoire.

L’histoire de la Belle et la Bête

Version simplifiée de Madame Leprince de Beaumont

Mme Leprince de Beaumont

1) Il était  une fois un marchand très riche qui avait six enfants, trois garçons et trois filles ; comme ce marchand était un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ceux-ci. Ses filles étaient très belles  mais la cadette surtout, ce qui donna beaucoup de jalousie à ses soeurs. Cette cadette,  plus belle que ses soeurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil, parce qu’elles étaient riches.  Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage.   La Belle, ( c’était le nom de la plus jeune)  remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l’épouser, mais elle leur dit qu’elle était trop jeune, et qu’elle souhaitait  tenir compagnie à son père, pendant quelques années.

Tout d’un coup, le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit  à ses enfants, qu’il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu’en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre.

Comme personne n’ aimait les deux filles aînées, à cause de leur fierté, on disait, « elles ne méritent pas qu’on les plaigne ; nous sommes bien aises de voir leur orgueil abaissé ; « qu’elles aillent faire les dames, en gardant les moutons ». Elles avaient crû se faire épouser par quelques riches personnages mais quand ceux-ci apprirent qu’elles étaient ruinées , ils ne les voulurent plus.

Mais, en même temps, tout le monde disait, « pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur ; c’est une si bonne fille : elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté, elle était si douce, si honnête ». Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l’épouser, quoiqu’elle n’eût pas un sol : mais elle leur dit, qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur.

La pauvre Belle avait été bien affligée d’abord, de perdre sa fortune, mais elle se dit  il faut tâcher d’être heureuse sans fortune. Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s’occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait très tôt et se dépêchait de nettoyer la maison, et d’apprêter à dîner pour la famille.

Ses deux soeurs, au contraire, s’ennuyaient à  mort, et regrettaient  leurs beaux habits.

« Notre cadette, disaient-elles,   est si stupide qu’elle est contente de sa malheureuse situation. »

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui mandait qu’un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d’arriver. Cette nouvelle  tourna la tête à ses deux aînées. Quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes,  des coiffures. La Belle ne lui demandait rien ; car elle pensait en elle-même, que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses soeurs souhaitaient.

« Tu ne me pries pas de t’acheter quelque chose ? lui dit son père.

– Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m’apporter une rose, car il n’en vient point ici. »

2 )Le bonhomme partit ; mais quand il fût arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu’il était auparavant. Il n’avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants ; mais comme il fallait passer un grand bois,  il se perdit. Il neigeait horriblement. Tout d’un coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d’un grand palais, qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait, et se hâta d’arriver à ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l’avoine,  se jeta dessus avec beaucoup d’avidité. Le marchand l’attacha dans l’écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne ;  étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu ; et une table chargée de viande, où il n’y avait qu’un couvert.

Comme la pluie et la neige l’avaient mouillé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même, le maître de la maison, ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit pendant un temps considérable ; mais onze heures ayant sonné, sans qu’il vît personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet, qu’il mangea en deux bouchées, et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et devenu plus hardi, il sortit de la salle, et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés.

A la fin, il trouva une chambre, où il y avait un bon lit, et comme il était minuit passé, et qu’il était las, il prit le parti de fermer la porte, et de se coucher.

Quand il se leva le lendemain,  il fut bien surpris de trouver un habit fort propre, à la place du sien, qui était tout gâté. Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée, qui a eu pitié de ma situation.

Il regarda par la fenêtre, et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. il rentra dans la grande salle, où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat.

« Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner. »

Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche, où il y en avait plusieurs. En même temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu’il fut tout prêt de s’évanouir.

« Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête, d’une voix terrible ; je vous ai sauvé la vie, en vous recevant dans mon château, et pour ma peine, vous me volez mes roses, que j’aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute ; je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu. »

Le marchand se jeta à genoux, et dit à la Bête, en joignant les mains :

« Monseigneur, pardonnez-moi, je ne croyais pas vous offenser, en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m’en avait demandé.

– Je ne m’appelle point Monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime pas les compliments, moi, je veux qu’on dise ce que l’on pense ; ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m’avez dit que vous aviez des filles ; je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne volontairement, pour mourir à votre place ; ne me raisonnez pas : partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois. »

Le bonhomme n’avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre ; mais il pensa, au moins, j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pouvait partir quand il voudrait.

3) Ayant repris son cheval, qu’il retrouva dans l’écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait, lorsqu’il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d’heures, le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui,  le marchand se mit à pleurer, en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses, qu’il apportait à la Belle : il la lui donna, et lui dit : « La Belle, prenez ces roses ; elles coûteront bien cher à votre malheureux père » ; et  il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée .

– Je vous assure, mon père, lui dit la Belle que vous n’irez pas à ce palais sans moi ; vous ne pouvez m’empêcher de vous suivre. J’aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte. »

On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses soeurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie.

Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père ; mais ses frères pleuraient tout de bon: il n’y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur douleur.

Le cheval prit la route du palais, et sur le soir, ils l’aperçurent illuminé, comme la première fois. Le cheval s’en fut tout seul à l’écurie, et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table, magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le coeur de manger ; mais Belle, s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table, et le servit. Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant ; car il pensait que c’était la Bête. Belle ne put s’empêcher de frémir, en voyant cette horrible figure : mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon coeur qu’elle était venue, elle lui dit, en tremblant, que oui.

« Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligée. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici.

– le monstre se retira.

– Ah, ma fille ! dit le marchand, en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur.

Ils furent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit, mais à peine furent-ils dans leurs lits, que leurs yeux se fermèrent.

Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi ; mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne se point chagriner, pour le peu de temps qu’elle avait à vivre. Elle résolut de se promener et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle il y avait écrit : « Appartement de la Belle ».

Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait : mais ce qui frappa le plus sa vue, fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique.

 » On ne veut pas que je m’ennuie « , dit-elle, tout bas ; elle pensa ensuite, si je n’avais qu’un jour à demeurer ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre, où il y avait écrit en lettres d’or : Souhaitez, commandez ; vous êtes ici la reine et la maîtresse.

« Hélas ! dit-elle, en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père, et de savoir ce qu’il fait à présent » : elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise ! en jetant les yeux sur un grand miroir, d’y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses soeurs venaient au-devant de lui, et malgré les grimaces qu’elles faisaient, pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur soeur, paraissait sur leur visage.

Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s’empêcher de penser, que la Bête était bien complaisante, et qu’elle n’avait rien à craindre d’elle. A midi, elle trouva la table mise, et pendant son dîner, elle entendit un excellent concert, quoiqu’elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s’empêcher de frémir.

« La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper ?

– Vous êtes le maître, répondit la Belle, en tremblant.

– Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. Vous n’avez qu’à me dire de m’en aller, si je vous ennuie ; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n’est-ce pas que vous me trouvez bien laid ?

– Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir, mais je crois que vous êtes fort bon.

– Vous avez raison, dit le monstre, mais, outre que je suis laid, je n’ai point d’esprit : je sais bien que je ne suis qu’une bête.

– On n’est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir point d’esprit : un sot n’a jamais su cela.

– Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison ; car tout ceci est à vous ; et j’aurais du chagrin, si vous n’étiez pas contente.

– Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre coeur ; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid.

– Oh dame, oui, répondit la Bête, j’ai le coeur bon, mais je suis un monstre.

– Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure, que ceux qui avec la figure d’hommes, cachent un coeur faux, corrompu, ingrat.

– Si j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier, mais je suis un stupide ; et tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous suis bien obligé. »

La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre ; mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu’il lui dit :

« La Belle, voulez-vous être ma femme ? »

Elle fut quelque temps sans répondre ; elle avait peur d’exciter la colère du monstre en le refusant elle lui dit pourtant en tremblant :

« Non, la Bête. »

Dans le moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit : mais Belle fut bientôt rassurée ; car la Bête lui ayant dit tristement, « adieu la Belle », sortit de la chambre, en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. Belle se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête :

« Hélas, disait-elle, c’est bien dommage qu’elle soit si laide, elle est si bonne ! »

Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, l’entretenait pendant le souper, avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu’on appelle esprit, dans le monde. L’habitude de le voir l’avait accoutumée à sa laideur, et loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent à sa montre, pour voir s’il était bientôt neuf heures ; car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n’y avait qu’une chose qui faisait de la peine à la Belle, c’est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur, lorsqu’elle lui disait que non. Elle lui dit un jour :

« Vous me chagrinez, la Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère, pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela.

– Il le faut bien, reprit la Bête ; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible ; mais je vous aime beaucoup; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici ; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais. »

La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir, que son père était malade de chagrin, de l’avoir perdue, et elle souhaitait le revoir.

« Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout à fait ; mais j’ai tant d’envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur, si vous me refusez ce plaisir.

– J’aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur.

– Non, lui dit la Belle, en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. – Vous y serez demain au matin, dit la Bête mais souvenez-vous de votre promesse. Adieu la Belle. »

La Bête soupira selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père, et ayant sonné une clochette, qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui fit un grand cri, en la voyant.

Le bonhomme accourut à ce cri, et manqua mourir de joie, en revoyant sa chère fille ; La Belle, après les premiers transports, pensa qu’elle n’avait point d’habits pour se lever ; mais la servante lui dit, qu’elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre, plein de robes toutes d’or, garnies de diamants. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions ; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses soeurs : mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu’elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt, les robes et le coffre revinrent à la même place.

La Belle s’habilla, et pendant ce temps, on fut avertir ses soeurs, qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes deux fort malheureuses. L’aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme l’amour; mais il était si amoureux de sa propre figure, qu’il n’était occupé que de cela, depuis le matin jusqu’au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme, qui avait beaucoup d’esprit ; mais il ne s’en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première. Les soeurs de la Belle manquèrent mourir de douleur, quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup, quand elle leur eut conté combien elle était heureuse.

« Ma soeur, dit l’aînée, il me vient une pensée ; tâchons de l’arrêter ici plus de huit jours, sa sotte Bête se mettra en colère, de ce qu’elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu’elle la dévorera.

– Vous avez raison, ma soeur, répondit l’autre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses. »

Et ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d’amitié à leur soeur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux soeurs s’arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ, qu’elle promit de rester encore huit jours.

4) Cependant Belle se reprochait le chagrin qu’elle allait donner à sa pauvre Bête, qu’elle aimait de tout son coeur, et elle s’ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu’elle passa chez son père, elle rêva qu’elle était dans le jardin du palais, et qu’elle voyait la Bête, couchée sur l’herbe, et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes.

« Ne suis-je pas moi-même monstrueuse, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête, qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute, si elle est si laide, et si elle a peu d’esprit ? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n’ai-je pas voulu l’épouser ? Je serais plus heureuse avec elle, que mes soeurs avec leurs maris. Ce n’est, ni la beauté, ni l’esprit d’un mari, qui rendent une femme contente : c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance : et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n’ai point d’amour pour elle ; mais j’ai de l’estime, de l’amitié, et de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse ; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude. »

A ces mots, Belle revient se coucher. A peine fut-elle dans son lit, qu’elle s’endormit, et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu’elle était dans le palais de la Bête. Elle s’habilla magnifiquement pour lui plaire, et s’ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir ; mais l’horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point.

La Belle, alors, craignit d’avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands cris ; elle était au désespoir. Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l’avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu’elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son coeur battait encore, elle prit de l’eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête. La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle :

« Vous avez oublié votre promesse, le chagrin de vous avoir perdue, m’a fait résoudre à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j’ai le plaisir de vous revoir encore une fois.

– Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour devenir mon époux ; dès ce moment je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu’à vous. Hélas, je croyais n’avoir que de l’amitié pour vous, mais la douleur que je sens, me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir. »

A peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles, qu’elle vit le château brillant de lumière, les feux d’artifices, la musique, tout lui annonçait une fête mais toutes ces beautés n’arrêtèrent point sa vue : elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise ! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’amour, qui la remerciait d’avoir fini son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s’empêcher de lui demander où était la Bête.

« Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m’avait condamné à rester sous cette figure jusqu’à ce qu’une belle fille consentît à m’épouser, et elle m’avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n’y avait que vous dans le monde assez bonne, pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère ; La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour se relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie, en trouvant dans la grande salle son père, et toute sa famille.

Le prince épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, roi et reine de ce royaume.

Conclusion

Pour vous laisser intégrer et réfléchir sur ce conte,  vous regarder dans son  miroir, je vous laisse un peu de temps. En comparant, ou pas, avec le précédent article,  la version d’Emmanuel Cosquin le Loup Blanc,  qu’en déduisez-vous ? que pouvez-vous en dire ? qu’en concluez-vous ? Rien ne peut me faire plus plaisir , que  si vous laissez un commentaire !

Dans un prochain article, je vous livrerai quelques clés de sagesse du conte et aussi mon expérience. Car tout ce que je vous propose est fait de la sagesse universelle des contes et de mon expérience ; les contes sont des stratégies concrètes à mettre en oeuvre.

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12 comments on “Retrouvez votre royauté ou la Belle et la Bête

  1. Bernadette GILBERT

    Ce que j’aime dans les contes, c’est qu’ils sont toujours nos miroirs à un moment ou l’autre de notre vie. Je me souviens que, petite, j’avais découvert ce conte par le biais de la version de Jean Cocteau… et je trouvais la bête si belle que je l’aurais épousée, telle quelle. A l’époque, j’avais de moi une image terrible ! Maintenant, je me verrais très différemment ! Mais il me faudrait une autre histoire et, comme toi il y a peu, je cherche à l’écrire…
    Merci de nous avoir fait voyager dans ce beau pays amoureux…
    Un article par Bernadette GILBERT : ESPAGNE et MEXIQUE : Beignets de morue aux olives

    1. Elisandre

      Bonjour Bernadette,
      oui les contes sont nos miroirs « éternellement » et pas seulement à certains moments, puisqu’ils parlent de l’infini de nous-mêmes. Ce qui se passe à certains moments c’est que nous voilons l’accomplissement dont ils parlent car nous cachons ici par exemple, notre monstruosités.
      A l’époque, petite, tu avais très justement la conscience de ta monstruosité…que tu as voilée depuis….mais en même temps le prince est caché, puisqu’il est le miroir du monstre en toi. C’est cela l’Ombre…
      Petite tu étais une initiée, inconsciente mais initiée….Depuis tu as symptomatisé, créé un sortilège. J’explique tout cela dans l’article dossier secret # : révélations sur les contes de fées

      http://leroyaumeamoureux.com/revelation-contes-de-fees/
      Pour revenir, à cela, à l’état avant le désordre, il faut se réinitier, en pleine conscience.

      Rappelle-toi bien que les codes du monde magique sont différents de ceux du monde ordinaire…

      Elisandre

  2. Marina

    Bonjour Elisandre,

    J’ai adoré ce conte! La leçon que je tire de cette histoire est que ce que l’on voit n’est pas seulement le reflet de ce que sont les autres mais aussi le reflet de ce qu’on porte à l’intérieur de soi.

    La Belle a su voir la bonté en la Bête (que personne ne parvenait à voir) parce qu’elle portait elle-même cette bonté en elle…

    C’est vraiment une belle leçon d’amour. Merci 🙂

  3. Elisandre

    Bonjour Marina !

    Très juste ta réflexion.
    C’est un jeu d’ombres et de lumières qui crée une situation, une attirance.

    Une monstruosité est relative et n’est pas forcément un défaut. c’est quelque chose qui souléve en nous des peurs archaïques, nous empêchant d’accomplir notre souhait.

    Je dis cela aussi pour Bernadette.
    Dans ce conte par exemple, bien sûr que La Belle a intériorisé la Beauté, comme valeur culturelle (les trois soeurs sont belles et portent de beaux vêtements, les ainés vont au bal etc…) Elle a donc une peur archaïque de la laideur car cela ne correspond pas à ses valeurs, mais devant ce que la fécondité lui propose, sa chance en fait, elle va devoir malgré le danger, et grâce à son obligation, le prix qu’elle doit payer, s’appuyer sur l’infini de sa bonté pour faire basculer l’enchantement. Un double enchantement d’ailleurs, celui du prince mais le sien également.

    A bientôt
    Elisandre

  4. Paul

    Bonjour Elisandre,
    Je me suis peu intéréssé aux contes… mais la synthèse de celui-ci ressemble fortement à Saint-Exupéry et son petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le coeur ».
    Merci

  5. Elisandre

    Bonjour Paul et merci de ton commentaire !

    Tu as tout à fait raison et c’est bien pour cela que le courage, qualité du coeur est la force du héros.
    Elisandre

  6. maigrir

    Le mythe du prince charmant a conduit a une pluie de divorces. A mettre au centre des relations homme/femme l’amour et le sentiment on fonce inexorablement vers la déception et la rupture.
    Adam

  7. Elisandre

    Bonjour Adam,

    Oui c’est pour cela que je dis que je serai celle qui déboulonne le mythe décadent du prince charmant et rétabliera le mythe du prince tout court et surtout le principe masculin comme animus de la femme, son ombre.
    A bientôt
    Elisandre

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